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Édito : « Des chemins d’émancipations ? »

Illustration : Célia Callois

Des chemins d’émancipations ?

« Fuyez, Fuyons », crie le messager, « le monstre arrive ». Et les villageois.e.s, pris de panique, commencèrent à fuir. Tous et toutes ? Non. Quelques un.e.s décident de rester pour se battre et défendre l’honneur de leur village et la vie de leurs concitoyen.n.e.s qui n’avaient pu fuir à temps. Finalement, après d’âpres combats et de courageuses batailles, le monstre fut vaincu et le village sauvé. Les villageois.e.s rentrèrent chez eux et célébrèrent les héro.ï.n.e.s qui, au péril de leur vie, leur avaient évité une fin atroce. Fin de l’histoire. Ou plutôt, début ? Car même si l’histoire est devenue légende et si leurs noms résonnèrent pour des siècles et des siècles, peu de gens questionnèrent les raisons qui avaient poussé ces personnes courageuses à rester et à se battre.

En voilà pourtant une bonne question : qu’est-ce qui nous fait lutter ? Pourquoi décidons-nous de prendre à bras le corps le monstre et de chercher à l’achever ?

Parce que, de nos jours, les monstres ne sont pas aussi palpables, pas aussi visibles et singulièrement reconnaissables, mais ils sont bien présents. Et ils sont multiples. Ils prennent le nom de racisme, de domination masculine, de néo-colonialisme ou de réchauffement climatique. Ils sont sournois, latents dans la société, partout autour de nous. Et cependant, bien souvent invisibles ou invisibilisés. Mais quelques personnes résistent encore et toujours à l’envahisseur et luttent. Recherche de liberté ? Ou d’un monde meilleur ? D’une utopie irréalisable ? Ou simplement d’émancipation ?

BuffyXéna

Au Cridev, nous réfléchissons à ces questions. Parce que pour avancer, il faut parfois savoir regarder en arrière, voir le chemin parcouru et ce qui nous motive à continuer.

Et aussi ce que ça produit en nous, ce que cela nous a apporté mais aussi ce que cela nous a coûté. Nous considérons que se poser ces questions est important dans le processus d’émancipation personnel et collectif lié à la lutte. J’écris cet édito en tant que membre du CA et participante à une journée de cogitation au CRIDEV entre salarié.e.s et bénévoles, organisée suite à différents ateliers menés et dans la volonté d’introduire ces questions dans nos débats. Cet édito retrace différents points évoqués pendant cette journée.

Et si on commençait par le commencement : à partir de quand commence la lutte ?

Pour chacun.e, ce moment peut être différent. Il peut être quand on a commencé à en parler, quand on a commencé à se sentir concerné.e.s, quand on s’est mis à agir, quand on s’est engagé, quand on a commencé à affronter, quand la douleur physique est devenue trop forte… ? Peut-être même est-ce un peu de tout ça. Et d’ailleurs est-ce que le mot lutte est vraiment approprié ? Pour certain.e.s, ce terme renvoie à quelque chose de violent, alors qu’ils et elles considérent leur combat comme émancipateur et porteur de changement positif dans la société. Ils et elles ne se retrouvent donc pas dans cette terminologie de la violence, de la guerre, du combat, de l’affrontement. Pour d’autres, lutter est exactement ce qui correspond à leur volonté, car cela permet de se mettre en face d’une société ou de communautés qui cherchent à invisibiliser le combat mené, et donc permet de le rendre présent, de visibiliser la violence dont on ne parle jamais, celle des dominant.e.s, et qui se manifeste dans la vie, le corps, l’esprit, le quotidien de personnes.

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Cela renvoie à une autre question, qui est celle des intentions que l’on met derrière les luttes ou les engagements. Souhaite-on combattre pour ou lutter contre ? Est-ce que cette distinction est réelle ?

Il faudrait distinguer plusieurs niveaux d’analyse. Au niveau individuel, lutter pour quelque chose ou contre quelque chose est une question d’interprétation, de comment on perçoit et comment on parle de la lutte. Mais les objectifs et les retombées sur la psychée peuvent être différents. Pour continuer la lutte sur le long terme, certain.e.s ont besoin d’utiliser des émotions ‘positives’ plutôt que d’interpréter le combat dans le contre, dans des émotions qui peuvent être perçues comme ‘négatives’. Car, il ne faut pas se voiler la face, la lutte est personnelle, même si elle ne nous concerne pas directement. La vivre, la défendre, la travailler, c’est aussi la ramener chez soi et contribuer à ce qu’elle forge notre vision de la vie et de la société. Au point, parfois, de lutter malgré nous, quand bien même le moment n’est pas propice ou qu’on voudrait faire une pause.

Lutter contre peut-il nous apporter des émotions ‘négatives’, et au fil du temps, nous amener à voir les choses de manière négative tout le temps ? C’est possible. Il est aussi possible que les deux types d’émotions soient complémentaires. Se reconcentrer sur l’individu, pour se sentir bien avec soi-même, pourrait permettre de mieux aller vers le collectif et le combat commun. La colère et la radicalité sont nécessaires dans les luttes collectives, pour que le mouvement survive. Mais l’individu a aussi besoin de charges positives pour survivre au sein des luttes collectives. Le personnel vient nourrir et se nourrit du collectif.

Maud Stevens WagnerAnnie Lumpkins

Et peut-être qu’une troisième voix est possible : lutter ‘sans’. Car lutter pour ou contre se fait toujours en rapport avec un système, une situation jugée discriminatoire ou injuste, mais par là-même contribue à soutenir, de manière implicite, l’existence de cette situation. Lutter en-dehors des institutions et des normes peut amener une autre manière de voir les choses et d’interpréter le monde.

Une chose est sûre c’est que pour les personnes qui s’engagent, la lutte est très présente dans leur vie. Elle prend du temps. La lutte occupe le temps physique, dans le corps : le temps des réunions, des actions, des rencontres et des confrontations. Mais elle est également présente dans les esprits et les cerveaux, en tant que charge mentale et émotionnelle : le temps passé à y réfléchir, à l’organiser, le temps pris sur la vie privée, le quotidien. Les luttes occupent et préoccupent. Et plus elles prennent du temps, plus elles nous semblent importantes. On y consacre du temps parce qu’elles nous suscitent de la colère, parce qu’elles nous affectent, parfois même dans nos corps, parce cela fait longtemps qu’on y pense ou qu’on y est engagé. La lutte est également importante en fonction des destinataires : à quel point l’action est destinée à ceux et celles qui en ont le plus besoin, là où c’est le plus urgent, ou à ceux et celles qui nous sont les plus proches. Quand la lutte s’attache à arracher le mal aux racines, elle prend plus d’ampleur, plus de temps physique et mental et plus d’énergie, et parfois elle peut également mobiliser plus.

Quand on regarde le chemin parcouru dans une lutte, on se rend compte qu’elle a effectivement mobilisée beaucoup d’énergie. Elle semble même parfois infinie et demande beaucoup d’endurance. C’est pourquoi regarder en arrière tout ce qui a déjà été accompli est nécessaire pour garder du courage et de la mobilisation, et également pour se rendre compte de l’impact que cela a eu pour nous. Le chemin de la lutte n’est jamais uniforme, il y a des hauts et des bas, des moments de continuité et des moments de rupture, des moments de basculement dans la lutte collective. Et surtout, durant toute la lutte, on apprend, on comprend, on se surprend, bref on se (dé)construit. Dans ce processus, les rencontres et les soutiens que l’on développe sont importants. Le collectif est également important, comme élément fédérateur des engagements individuels.

Seul.e peut-on accomplir beaucoup ? Mais le collectif peut également démobiliser, si notre pensée s’éloigne de l’objectif du collectif, si le collectif apporte trop de violences symboliques dans notre vie, si la colère dont il tire sa force devient trop lourde. L’émotion est mobilisatrice, car elle donne du sens à la lutte et permet de se mettre en mouvement. Mais elle peut également être difficile à transmettre à son entourage, à faire comprendre, à exprimer, et donc isoler la personne en lutte de ses proches à l’extérieur de la lutte. En tout cas, la longueur de la lutte, l’épuisement et l’isolement qu’elle peut apporter rend nécessaire la célébration des petites victoires sur la route, que l’on peut aussi appeler réussites, passages, éveils. Savoir se féliciter, se soutenir, s’encourager, se fêter. Comme l’individu peut se dissoudre dans le collectif, que l’on peut se sentir minuscule dans la lutte, que lorsque c’est derrière nous, on ne voit plus la victoire, et que la lutte peut sembler interminable, trop conséquente, trop intime pour nos épaules, il est bon parfois de se poser, de considérer ce qui a été accompli et de voir les aspects émancipateurs individuellement et collectivement des choses. C’est ce que le Cridev veut porter cette année.

Édito écrit par Hélène Decq

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