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Édito : « Faire dérailler les dominations »

Tentatives et expérimentations éducatives contre la reproduction des dominations.

Nous vivons au quotidien dans un monde organisé par des rapports sociaux de dominations. Ces rapports ne sont pas toujours visibles, et il est d’autant plus compliqué de les repérer, de les nommer et de les combattre. Nous pouvons en percevoir la présence lorsqu’ils se manifestent, sous formes d’oppressions, de stigmatisation, de discriminations, d’exploitation, d’aliénation, etc. Nous les percevons toujours un peu mieux lorsque nous en sommes les réceptionnaires, celles et ceux qui en vivent les conséquences, qui les ressentons dans nos corps. Ils sont de toute évidence beaucoup moins manifestent aux yeux de celles et ceux qui les produisent et les reproduisent.

Aussi, au Cridev, nous cherchons à comprendre les rapports sociaux de dominations : quels en sont les sources ? De quelles substances sont-ils faits ? Comment sont-ils produits, et reproduits ? Qui ça arrange, et qui les subit ? Et alors comment lutter contre, pour construire des rapports sociaux plus égalitaires ?

C’est que, pour lutter contre ces dominations, il faut en saisir les mécanismes pour que l’histoire ne se répète pas, et ainsi faire dérailler la reproduction sociale des inégalités qui a une fâcheuse tendance à se répéter.

Aussi, nous cherchons également les manières de faire pour travailler collectivement ces questions. Cela a donné lieu au mois d’octobre à deux rencontres.

Lors de la première soirée Causerie du 24 octobre dernier, sur la thématique de l’année « Face aux oppressions, construire des luttes émancipatrices », nous avons en groupe décortiqué un ensemble de termes qui nous paraissait important de définir afin de poser les bases sémantiques de la thématique : que signifie « domination », « lutte », « interdépendance », « émancipation » ; quelles représentations en avons-nous ? Comment s’en donner un sens commun ?

Nous partageons ici avec vous quelques morceaux de ces échanges bruts et toujours en construction qui permettront à terme l’écriture d’un vocabulaire et d’analyses communes.

Les prochaines soirées causeries seront l’occasion d’enrichir encore et toujours ces échanges, vous êtes bien évidemment les bienvenus dans ces espaces de (dé)construction !

Domination :

La domination est un processus systémique qui s’exerce et se maintient sous de multiples formes. Elles peuvent être symboliques ou physiques, entre groupes sociaux, individu-e-s, ou institutions et s’exercent dans des rapports de forces qui créent des inégalités.

Lutte :

Les luttes c’est contre une réalité, ça vise à enrayer une réalité, pour aller vers un idéal, dont des valeurs construisent la légitimité. C’est quelque chose qui s’inscrit plutôt sur le long terme, marqué par des phases, dont des moments de conscientisation. Elles peuvent être à l’échelle individuelle et/ou collective. Les luttes sont nécessairement multifronts. Elles sont tantôt segmentées, tantôt intersectionnelles.

Émancipation :

C’est agir contre un processus reposant sur divers vecteurs d’autorité de pouvoirs ou de forces. Ce processus d’émancipation vise à davantage d’horizontalité et de liberté. L’émancipation peut être acquise par la coopération, le libre arbitre, un accord social ou une nécessité. L’émancipation est diverse d’où la question : est-il vraiment possible de s’émanciper ?

Ces termes sont encore en cours de définition. Nous n’avons pas ajouté la synthèse des points de désaccords énoncés durant la soirée, qui sont pourtant nécessaires pour garder ces définitions ouvertes et en mouvement.

Il nous paraissait important de définir ces quelques mots, de manière à se construire un vocabulaire commun, et pour savoir de quoi on parle lorsque l’on agit ensemble. D’autres mots, que nous utilisons au quotidien pour nommer la réalité seraient à encore à préciser, notamment un terme qui revient souvent durant nos échanges, et qui est toujours source de grands désaccord : les violences.

Le second temps en octobre était une journée pour se raconter nos trajectoires sociales et se dire les moments où nous avons vécu des oppressions et des injustices dans notre histoire. De cela, nous avons produits des analyses et des hypothèses quant à ce qui constitue et permet la production d’oppression. Et nous nous sommes interrogés sur ce qui nourrit l’oppression, ce qui la soutient, et à l’inverse ce qui permet de la briser. De manière non-exhaustive, voici quelques forces à différentes échelles qui soutiennent les oppressions lorsqu’elles se manifestent :

- L’empathie, comme ressenti commun des opprimé.e.s, qui se manifeste par des sentiments qui émergent en réaction à l’oppression subie. Ce sont des sentiments multiformes mais qui font partie d’un même ordre et peuvent être communs : honte, paralysie, isolement, colère, … Ces ressentis poussent davantage à l’intériorisation de l’oppression, plutôt qu’à la dire, l’extérioriser.

- La peur d’un retour de la violence sur soi, dès lors que l’on chercherait à nommer voire dénoncer une oppression.

- La durée de l’oppression : plus elle dure, plus il devient difficile d’en sortir, et plus on apprend à vivre avec et à s’y habituer.

- L’oppression est soutenue par la norme : selon la position que l’on occupe par rapport aux normes dominantes, plus on s’en éloigne, plus les chances d’être opprimé.e.s sont élevées. À l’inverse, il y a un lien avec les privilèges qui font que les chances d’être opprimé.e sont moins élevées : une position haute dans les classes sociale et un fort capital culturel, la masculinité et une virilité confirmée, la validité, l’hétérosexualité, la couleur de peau blanche.

- Le projet de nos parents pour nous, d’ascension sociale, d’intégration, qui empêche de s’élever contre un prof, un patron, et pousse davantage à ne pas déranger, ne pas faire de vague, malgré les oppressions vécues.

Bien d’autres phénomènes soutiennent au quotidien la production d’oppressions, et légitiment les oppresseurs et oppresseuses, nous ne les avons pas tous identifiés. De prochaines rencontres au Cridev permettront de poursuivre ce travail, et de continuer de parler entre nous des oppressions que nous vivons. Car, s’il y a bien une condition a minima qui permet de briser une oppression, c’est la parole : de pouvoir dire à d’autres, à des allié.e.s, ce que l’on vit.

Édito écrit par Damien Gouëry – Co-président du CRIDEV